La civilisation humaine et le système en place exigent l'autonomie, mais essaient d'imposer la dépendance, alors qu'en réalité il faut la réduire, parce qu'il n'y a pas de confiance et l'objectif est d'obtenir des privilèges grâce à l'oppression des autres, de survivre seuls, alors que tout le monde est en danger, et de garantir l'accumulation malgré la famine du reste. Et sur une autre échelle? Non seulement pour survivre, mais aussi pour vivre, il faut accepter la solitude et l'autonomie, même si cela crée une contradiction avec le besoin de connaître l'altérité, de reconnaître la différence et d'agir de manière coopérative. Les luttes individuelles, souvent absurdes, sont aussi importantes que le besoin même de liberté et de la transcendance pour au moins exister. Toute sa vie, il avait connu la frustration, justifiée ou non, surtout injustifiée, il faut l'accepter. Bien qu'il n'éprouvât aucune colère envers autrui, il était las de comprendre, de faire preuve de compassion et d'empathie, et, comme lui, il estimait ne même plus avoir le droit d'être en rage, seulement l'haine silencieuse et un sourire forcé qu'elle oubliait parfois d'afficher. À présent, dans la solitude de sa maison, il riait, repensant à sa tête après cette merveilleuse journée passée à flâner sur Jean Perrot, lorsqu'un Témoin de Jéhovah l'avait abordé pour lui annoncer la bonne nouvelle ou quelque chose de tel, du ton de son visage triste. Il l'avait simplement regardé avec surprise, avait refusé à plusieurs reprises, puis avait repris son sourire forcé pendant quelques instants en marchant plus vite, puis un sourire vrai.
L'isolement, il faut le gérer, comme la grande gestion de toutes les frustrations humaines. Il est facile de transformer le renoncement à soi en acceptation, mais il est tout aussi vrai que toute autre tentative, alors que, pendant des siècles, le groupe se trahit pour un seul individu, ne peut mener qu'à l'épuisement. Et dans cette fatigue, la compréhension et la compassion l'emportent sur tout droit à la colère, voire à la fuite, même si certains ont réussi à s'échapper (physiquement) sans parvenir à une véritable évasion mentale. Alors la solitude triomphe, et, déguisées en liberté, les vieilles chansons sur la fraternité et l'unité sont entendues avec méfiance. Cependant, l'humanité sait qu'elle ne peut se laisser vaincre par la lassitude des citoyens ; ceux-ci ne sont qu'une partie de la vie, condamnés à exister dans ce système, et la vie est bien plus que cela. J'aurais vraiment préféré être oubliée - il le disait au barman, qui l’écoutait attentivement depuis une heure et demie, partagé entre fascination, agacement et réflexion, comme il ne l’avait jamais ressenti depuis l’apparition des bars modernes dans ces villes. Des endroits de civilisation des ciyotennes qui n'existent que la nuit, offrant une after-work à ceux qui produisent pour les autres qui vivent grâce à l'existence du capital humain. Rien de plus. En fait - il continua après avoir bu un peu de sa bière noire - l'oubli, je le préférais maintenant, sans chercher à comprendre comment, dans sa folie, elle avait pu se venger de toutes ses frustrations, alors que la seule personne qui l'avait véritablement aidée aux moments clés de sa vie, c'était moi. Même face à l'humiliation, à la pitié et à l'épuisement qu'elle m'a fait ressentir. Elle m'a trompé non pas une, mais deux fois. Comme Ulysse, je m'imaginais une Pénélope, et puis, comme souvent, je me suis retrouvé face à une étrangère, là où je l'avais imaginée pour nous deux. Malgré tout, face à son indifférence, à mon propre désir et à mes illusions – car j'avais idéalisé une femme (et même le désir que nous pouvions éprouver) –, je l'ai aidée à devenir indépendante, et puis, après une profonde inspiration, j'ai fini par accepter. Non, sans mal. De temps à autre, elle me réclame un service. À chaque fois, c'est pire. Le pire, c'est que la dernière fois, quand j'ai exercé mon droit d'exprimer ma frustration, elle, qui n'est certainement pas heureuse dans sa folie, a décidé de m'agresser. Le barman s'absenta un instant pour s'occuper d'un autre client et éprouva un peu de pitié pour lui. Ce client inhabituel, qui ne buvait que de la bière brune, remarqua qu'il n'avait bu qu'une pinte et demie. Lorsqu'elle retourna auprès de ce client, il souriait et discutait avec une belle femme noire. Ils riaient tous les deux et je ne comprenais pas vraiment de quoi ils parlaient ; c'était peut-être de l'anglais, mais ce n'était ni français ni espagnol. Elle ne l'interrompit pas ; elle avait envie de lui demander ce que signifiait exercer son droit à exprimer sa frustration, sinon envoyer quelqu'un aller se faire foutre. Il le ferait après, peut-être plus tard ou après qu'il reviendra une autre nuit. Maintenant, lui, comme barman, pensait qu'après tous ces efforts, cet homme avait bien le droit de rire.
Ainsi, l'individu entre en contradiction avec l'humanité elle-même : la survie est courante, mais la vie semble l'obliger à être seul, non pas simplement à exister, mais à vivre véritablement. Et sans aucun doute, cette réalité ambiguë lasse ceux qui, dans les villes, sont entourés de milliers, voire de millions de personnes. Tous sont préoccupés par leurs propres frustrations, face aux ambitions d'autres qui se trouvent ailleurs, souvent pas nécessairement dans ces villes. Et parmi eux, la jalousie, les besoins et les ambitions inassouvies, le manque de communication et le besoin extrême de paraître fort face à la fatigue, cet épuisement qui fait des mythes le souffle et non les paroles de vérité des autres, qui, comme eux, sont abîmés mais préfèrent un mensonge créé de toutes pièces à la vérité de l'expérience humaine. Il était déjà certain que le Marc de Bourgogne lui convenait mieux que n'importe quel Armagnac ou Cognac, notamment parce que cela avait été la première fois qu'il l'avait goûté à Chalon-sur-Saône. J'étais déjà fatiguée parce que c'était dimanche, pas physiquement, mais c'était cette fatigue, cette haine qui persiste quand le monde semble être un chaos, et que tout ce qui se situe entre l'absurde et ce qui doit être compris se conjugue et exige de la rationalité. Le lever du soleil avait été magnifique, et voici maintenant un coucher de soleil où le ciel, entre le gris et le bleu, laissait entrevoir des nuances de rose et d'orange. Les sommets enneigés lui rappelaient combien il aimait les dévaler, autant qu'il aimait glisser sur les corps nus de ses femmes amantes, à travers toutes ses vies. Extase, calme, et une autre forme de lassitude – se dit-il en portant son verre à ses lèvres et en savourant l'élixir qui, un jour, serait maudit par d'autres, bien plus las de tout que lui. Épuissés."
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