Qu'est-ce qui est essentiel? La réponse se fonde toujours sur le strict minimum requis pour être considéré comme digne. Mais que se passerait-il si, en réalité, il ne s'agissait pas du strict minimum, mais de quelque chose de bien plus qui, sans tomber dans l'avidité, dépasse les besoins humains et se rapproche de l'espoir et du désir de bonheur? Ou juste bonheur, joie. Mais il s'agit de la joie partagée, pas de l'amour-propre égoïste et de la cupidité que donne la facilité avec laquelle on peut haïr et opprimer pour y parvenir, mais de la complexité d'aimer, car aimer n'est pas facile et, surtout, c'est très compliqué à faire lorsqu'il semble impossible d'aimer dans un monde où, même sans masques, l'existence est basée sur les privilèges d'uns et l'occupation plus que corporelle des autres, l'invasion de l'esprit d'une majorité monetisée. L'essentiel devient alors urgent, car l'ennui lui-même conduit à l'haîne. Il ne pouvait rien faire, alors il décida de se déconnecter. Personne ne le remarquerait, dans un monde où l'hyperconnectivité nous rend conscients de tout et de rien. « Je suis occupé, je travaille, je ne suis pas dispo… » étaient les réponses, et non de véritables conversations. Souvent, lorsqu'il était avec elle, même après avoir fait l'amour, il constatait qu'elle répondait très vite aux autres. Lui, eh bien… Il était lui-même. Patient, compréhensif. Trop, même. Mais c'était sa nature, et il n'aurait pas changé même si, dans un moment d'inattention, elle l'avait traité d'idiot. Elle l'avait même dit à ses autres amantes. Aux autres amantes potentielles, mais sa jalousie la poussait à croire qu'elle seule méritait d'être au centre de l'attention. Il le savait. Il le savait depuis l'instant où il avait réalisé qu'ils ne s'étaient ni parlé ni fait l'amour, ni eu d'interaction valable depuis l'année dernière. Et peut-être se sentait-il bien d'avoir désactivé les notifications, les réseaux sociaux, ses contacts (eux qui n'écrivaient jamais de toute façon), et bien que cela lui permette de se connecter davantage au monde qui l'entourait, en réalité, à personne. Ce n'était pas de la solitude, c'était de la liberté, écrivit un jour Charles. Et il avait raison, à condition d'être ivre comme lui pour le dire.
L'important, c'est d'être heureux. Et l'essentiel, c'est de vivre. Le problème majeur réside dans la manière dont tant d'êtres humains ont succombé à l'urgence et à l'impact immédiat, sans parler de ce qui se mesure en termes de productivité et d'utilité. À l'instar de l'amour lui-même, du sexe et de toute relation qui, au final, devient déterministe et transactionnelle. Non pas transcendante et profonde, car les mots pour la décrire sont oubliés, ou plutôt, on nous apprend à les oublier. Ainsi que les noms et visages correspondants, car ce qui importe, c'est le numéro qui vient après, ou même simplement un compte dans une série de numéros d'identification, des utilités (de capital humain), avec tout ce que cela implique. Donc, même si l'on reconnaît ce qui est important, essentiel et urgent, la manière d'y parvenir n'est pas si claire. La neige tombait dans la vallée et, malgré la grisaille de la ville, sur les sommets, il semblait que le soleil et le bleu seraient de retour dans l'après-midi. Celui qui portait un nom sacré préférait le Vercors pour voir Belledone, tandis que l'autre, qui n'avait qu'un nom quelconque, préférait Belledone pour tout voir – non seulement le Vercors, mais aussi la Chartrousse et même toute la vallée, ou du moins pour l'entrevoir, car en hiver un épais brouillard la recouvrait généralement, et au-dessus de ce brouillard, il se sentait libre. Au Vercors, il était difficile d'éprouver ce sentiment. J'irais encore au Vercors, pour admirer les paysages et, oui, pour être dans un autre pays. Car cela, pourrait-on dire, ferait toute la différence. D'autres histoires s'y déroulent.
La question du « comment » devient alors une urgence inavouée. Et la réponse n'est pas unique, car elle est différente et implique, dans tous les scénarios, un système post-courant, car même le post-système actuel n'est pas le but, et ceux qui ont réfléchi non seulement à eux-mêmes, mais aussi aux autres et à la vie elle-même le savent. Cela implique aussi de se considérer parmi les autres, et non à propos des autres. Être avec est très différent d'être « pour » ou « par », ou d'être « vers ». Cette orientation repose sur une vision partagée de la diversité, sans les « peut-être » qui ont l'habitude de transformer ce qui est important en probabilité plutôt qu'en certitude. Alors l'essentiel commence à être reconnu et réapproprié, mais dangereusement, on le confond avec un système qui n'enseigne que l'oubli, le fait de tourner les pages et la monétisation. J'aurais nettement préféré voir ces films en premier. Même si je ne sais pas si, dans ce cas précis, la connaissance de Bless aurait changé quoi que ce soit au sujet de cette chèvre sauvage et adorée. Cependant, cela ne l'empêcha pas, après les carillons dans le ciel de la scène finale et en quittant cette pièce froide, en traversant d'abord la place Saint-André, puis en remontant la grande rue, en voyant ces visages de misère, d'exclusion, et aussi d'étudiants ou de vies libres comme la sienne, en arrivant chez Victor Hugo, de ne pas laisser échapper un sourire constant. Il y avait tant de choses, mais oui, c'étaient ses mots. Son regard, sa sensualité, ses rires et même ses larmes et sa folie. Cette chèvre sauvage des montagnes, désormais oubliée, mérite pourtant ce sourire conciliant. C'était le même sourire qu'elle avait arboré en terminant la lecture de Cortázar, et les mêmes pensées l'animaient. Une fois dans le bus, après une attente sous la pluie et le froid hivernal, il voyait les visages sombres et bruns des immigrés qui travaillaient sans relâche pour que d'autres puissent vivre, grâce à leur survie. Il observait, une à une, toutes les personnes, calmement, même cette femme assise qui, en d'autres temps, avait été désirée par beaucoup et qui, maintenant, toujours belle, vieillissait simplement, fatiguée, seule. Toujours souriant, il s'approcha de sa destination. Lorsqu'il descendit du bus et recommença à marcher sous la pluie, dans la rue Ponsard, ses pensées se concentrèrent alors sur l'essentiel, reléguant au second plan l'important et l'urgent. Penser à elle était devenu superflu, et bien que les expressions de Bless restent dans sa tête, le sourire demeurait, et il se sentait plus libre, comme si cette oppression oubliée qui pesait sur sa poitrine s'était enfin dissipée."
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