De même, les méchants savent que s'ils finissent par perdre, ils seront jugés équitablement et leurs crimes et abus n'auront que peu d'importance. Ils auront droit à une défense, à quelqu'un pour plaider leur cause. Mais surtout, ils ont aussi le droit au mensonge et à la corruption, afin de rester impunis. À moins que la vengeance et la colère ne l'emportent sur la raison. Même alors, ils auront gagné. Et alors, la humanité? La justice? La vie? Comment parviendront-ils à triompher au-delà de l'histoire, qui a de toute façon tendance à être relativisée et oubliée ? S'agit-il d'un sacrifice de soi, d'une abnégation envers un destin et d'une foi en une justice divine inventée pour garantir l'impunité? Certes, l'histoire nous montre comment la colère des uns a triomphé de la cupidité des autres, mais on pourrait soutenir que la raison a su canaliser cette colère jusqu'à contenir les tyrans. Or, l'histoire de quelques siècles seulement démontre que les choses ne se sont pas toujours passées ainsi, ou du moins pas entièrement. Les questions et les craintes persistent, car nous n'avons pas encore acquis la sagesse ni la force de canaliser la violence et de contenir la haine. La soif de vengeance et la justification de la tyrannie. C'est alors qu'une autre humanité est nécessaire ; on en parle beaucoup, mais il s'agit de se souvenir et de reconnaître que la survie et l'évolution de l'espèce, ce qui nous a permis de créer des civilisations, exigent la coopération, l'exploration et la construction mutuelle, et non la soumission. La soumission et l'exploitation de l'autre ne garantissent qu'un privilège localisé et éphémère, car la décadence est assurée par la discorde déjà semée, malgré leur puissance militaire. En réalité, l'obtention de leur licence de corsaire leur importait peu, puisqu'ils agissaient de toute façon à leur guise. Sur ces mers, point de loi, et il savait que dans les rues de Whitechapel, les lois n'avaient guère plus d'importance ; seule la loi du plus fort prévalait. Et pendant longtemps, dans certaines zones de chasse du royaume, seule la loi du pouvoir régnait. Il vit les galions en flammes, les corps d'officiers et de marins agonisant encore, se noyant dans la mer, et l'or, perdu à jamais, sombrant au fond, ce qui le déçut quelque peu. Ce fut un massacre, et il avait perdu. Il n'avait même pas réussi à se procurer d'esclaves à vendre, à recruter ou à affranchir, car l'odeur de chair brûlée des Noirs, désormais sans valeur en raison de la violence des combats, les avait transformés en bétail agonisant. Le seul point positif, peut-être, était la panique qu'il avait semée, et il n'obtiendrait aucune réponse de cet empire en déclin ni des autres royaumes. Pas même la sienne, qui, s'appuyant sur sa soif de pouvoir, lui permettait de faire tout ce qu'il voulait. Cette licence de Corso, lui serait bien utile un jour, se répétait-il sans cesse, et il se sentait un peu nausé à cause de son extrême violence. Et ce fut le cas, car même des siècles après sa mort, qui ne fut nullement violente, mais plutôt entourée de prostituées et d'ivrognes, se noyant dans son propre vomi, avec un titre de noblesse et sur ses terres de pirates, une statue fut érigée en son nom, avec le titre de Seigneur. Consacrant une fois de plus ce que ces terres étaient réellement : des terres de pirates.
Les monstres ont au moins ôté leurs masques. Et les autres, feignant l'indignation ou se contentant d'applaudir, se croient leurs serviteurs et esclaves protégés, mais en réalité, comme dans les contes de fées, ce monstre se nourrit d'eux. De leurs corps affamés, sous le regard terrifié des laquais qui, las d'éprouver de la peur, tentent de la remplacer par la rage et croient ainsi respirer le même air que le monstre. Mais non, le monstre ne leur fait sentir que ses propres flatulences et son haleine. Il rit d'eux, non avec eux, même s'ils reprennent ses rires en chœur, sans les ressentir. Ces laquais sont là, certes, mais ils ne sont pas nécessaires pour légitimer quoi que ce soit. Des laquais, oui. Au moins, ils ne font plus semblant d'être hypocrites. Leurs paroles et leurs « mais » justifient les abus, et ils se reprochent de ne pas être parmi les monstres. Ce ne sont que des traîtres à la vie. Il traversa la place des Nations Unies, observant les sculptures, après avoir jeté un dernier coup d'œil aux drapeaux. Un léger sourire aux lèvres, il se souvint de cette conversation avec l'ambassadeur devenu son ami, quelques mois avant que lui aussi, comme aujourd'hui, ne démissionne, désespéré. « Il faudrait une sculpture de derrick pétrolier ici. Mais quel artiste oserait la représenter telle qu'elle devrait être, extrayant non pas de l'or noir, mais du sang rouge? Il s'arrêta. Il n'en pouvait plus, et c'est pourquoi, après avoir laissé sa lettre de démission là, après des mois sans retourner à New York, il ne se souciait même plus de son avenir. Trois ex-femmes, pas d'enfants. Tous les problèmes du monde lui pesaient sur l'esprit, ainsi que toutes les formules diplomatiques qu'il avait essayées, non seulement pour faire quelque chose, mais aussi pour conserver son poste. Et quand la décision fut prise, il comprit que le mieux était de partir. Fatigué, vieux, mais avec l'âge mûr d'un homme qui n'a pas encore pris sa retraite. Aucun envie de parler. Il soupira. Il observa les touristes prendre des photos. Il sortit son téléphone et prit un dernier selfie, forçant un sourire. Pourquoi part-il? Parce qu'il a perdu espoir, et ce poste ne requiert en réalité que cela: l'espoir. Il soupire et ne se retourne plus. Maintenant, avec les pas fermes, il se dirigea vers le lac en empruntant l'avenue de la Paix. Il faudrait vraiment une avenue de la Justice, se dit-il.
Dans le calme, pour ne pas se laisser submerger par la colère, certains gardent espoir en l'humanité. L'espoir et l'optimisme sont souvent la cible des voleurs, car c'est ce qui fait vivre. De garantir la valeur de la vie plutôt que la cotisation par rapport au profit. Que faire alors lorsque les masques tomberont? Il est plus facile de se rebeller que de se contenter de résister. Il ne s'agit pas seulement de liberté ; il s'agit de la convergence de la fraternité, de l'égalité et de la justice. Non pas la justice divine, mais la justice humaine. De même que l'humanité a tué tant de dieux, elle peut assumer la responsabilité de les tuer à nouveau, car ils perpétuent la haine et le mal. L'humanité a besoin de paix et de justice. Ainsi, en éliminant les dieux, il ne reste plus qu'à affronter et neutraliser les monstres. Mais la vraie question est comment. Car le quand, c'est maintenant. En la lisant, il comprit son opportunisme et reconnut qu'il n'avait pas eu tort de déceler son arrogance, et surtout, le pouvoir que confère le privilège. Mais, bien sûr, comme tant d'autres qui le justifient sans vergogne, sans honte, en haussant le ton ou en recourant à de faux arguments, il se souvint de la raison des débâcles: à cause de gens comme elle. Pourtant, elle n'était pas la seule, et il ne s'agissait pas de la blâmer, mais de la tenir responsable. Ce n'est pas la liberté qui leur manque; ils ont besoin de se sentir à nouveau privilégiés. Ils ont besoin de pouvoir se croire supérieurs aux autres et de se faire passer pour leurs égaux. Être charitable sans jamais être solidaires. Son mari, qui nourrissait lui aussi ces contradictions, ne la soutenait que par intérêt personnel. Pourquoi? Par pur opportunisme, il avait compris qu'à quatre-vingts ans, après cinq divorces et plusieurs enfants, elle était la dernière femme à le supporter, pour lui nettoyer le cul et à lui servir sur son lit de mort. Il aurait été bien stupide de sa part de ne rien dire en sa faveur, même s'il n'était pas d'accord."
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